Quarante cinq minutes après mon arrivée, un bruit pétaradant de moteur, bientôt suivi de deux billes blanches qui surplombent une demi lune éclatante, fendent la nuit. Negroni n’a pas sitôt enlevé son casque qu’il se tourne dans ma direction pour m’adresser un large sourire, qui veut dire « bonjour, ça va ? ». Depuis des années que nous travaillons côté à côte, moi dans la petite boutique de la station service et lui dans la supérette dont la bière est vingt pour cent moins chère que chez nous, mais qui ferme deux heures plus tôt et n’ouvre ni le dimanche ni les jours fériés, sans compter qu’il faut faire la queue à la caisse parfois jusqu’à trente minutes, nous ne nous sommes jamais parlés. Et même si chaque matin j’esquisse un début de sourire qui veut dire « Ca va bien, et toi ? », il ne le voit jamais car…
Du moment où il embauche jusqu’à l’ouverture du magasin, vont s’écouler 105 minutes durant lesquelles il répète chaque jour les mêmes gestes dans un ordre parfaitement orchestré. Il commence par attacher consciencieusement son scooter, puis vérifie que le réservoir - qu’il remplit d’essence au supermarché à cinq kilomètres de chez lui parce que le litre est 10 centimes moins cher que chez nous et que même s’il doit faire un peu de chemin, il s’y retrouve, à condition d’y aller le moins souvent possible, quitte à frôler la panne sèche, ce qui explique que je ne l’ai jamais comme client - est bien fermé à clef.
Il regarde alors, comme il fait tout au long du trajet qui sépare son domicile de la supérette, sur sa montre à cristaux liquides gagnée à l’aide d’une pince molle dans une fête foraine (il a un cousin qui connaît le truc pour gagner un fois sur deux), qu’il n’est pas en retard. Et comme il ne l’était pas il y a 2 minutes quand il m’a fait un signe de tête, pas plus qu’il y a quinze minutes quand il attendait au feu rouge parce qu’il y avait une voiture de police juste derrière lui, ou il y a trente minutes en quittant l’appartement qu’il partage avec ses parents depuis longtemps retraités après avoir mis son bol de chicoré dans l’évier, tout va bien. Il rejoint le magasin par l’entrée du personnel, ouvre son vestiaire et revêt sa blouse grise (excepté le lundi où il la porte sous le bras car sa maman a profité du dimanche, son seul jour de repos, pour la laver, la sécher sur le radiateur en hiver et à la fenêtre en été et la repasser consciencieusement).
Même si il sait que le droit l’autorise à mettre sa blouse pendant ses heures travaillées, il préfère se mettre en tenue à 6h55, en allumant les néons dans le magasin, de façon à ressortir pour fumer sa dernière gitane de la matinée, juste avant de réceptionner les cartons de réassort que lui apporte un gros camion aux couleurs de l’enseigne qui l’embauche. Il rentre alors précipitamment pour mettre en rayon chacun des produits en commençant par une vitrine dont il garde jalousement la clef, celle des alcools forts, pour lesquels il se place en expert, après avoir appris toutes les recettes de cocktails, en espérant qu’un jour ses clients lui poseront des questions sur le sujet, alors même que sa religion lui interdit d’en consommer la moindre goutte. Il finit par les fruits et légumes, qu’il préfère garder dans la chambre froide le plus longtemps possible, après avoir rempli consciencieusement le rayon bonbons et biscuits, près de la caisse, qui est celui qui fait le plus de chiffre, en particulier le mercredi quand les mamans n’ont pas d’autre choix que de venir faire les courses avec leur progéniture, pour peu qu’elles aient oublié d’acheter certaines choses la veille.
Le magasin ouvre à 8h30 et malgré ses douleurs de dos, il pousse vaillamment la grille de la porte d’entrée, prêt à faire face aux assauts de petits vieux qui attendent depuis déjà quinze minutes, même s’ils connaissent parfaitement les horaires du magasin. Mais il est important pour eux de faire leurs courses aux aurores pour pouvoir retourner au plus vite s’enfermer confortablement dans leur solitude, vers 9h du matin au plus tard, juste après qu’ils soient passés à la caisse que Negroni occupe de l’ouverture jusqu’à midi trente, heure à laquelle son patron prend la relève jusqu’à 20h.
Avant cela ce même patron sera venu deux ou trois fois, relever sans le moindre complexe le tarif des articles que nous vendons en commun, pour s’assurer qu’il pratique des prix plus bas (mais pas trop bas), en agrémentant chacune de ses visites d’anecdotes croustillantes concernant Negroni, sur qui je sais tant de chose alors même que je ne le connais que de visu, et que j’appelle ainsi parce que son patron - qui s’amuse tant de la passion de son employé à l’égard des cocktails - malgré tous les détails qu’il ma raconté sur sa vie, ne m’a jamais révélé son nom. J’en arrive à me demander si lui même le connaît puisqu’à chaque fois que je l’ai vu l’interpeler… C’était en le sifflant.