Dimanche 8 mars 2009 7 08 /03 /Mars /2009 17:54

Quarante cinq minutes après mon arrivée, un bruit pétaradant de moteur, bientôt suivi de deux billes blanches qui surplombent une demi lune éclatante, fendent la nuit. Negroni n’a pas sitôt enlevé son casque qu’il se tourne dans ma direction pour m’adresser un large sourire, qui veut dire « bonjour, ça va ? ». Depuis des années que nous travaillons côté à côte, moi dans la petite boutique de la station service et lui dans la supérette dont la bière est vingt pour cent moins chère que chez nous, mais qui ferme deux heures plus tôt et n’ouvre ni le dimanche ni les jours fériés, sans compter qu’il faut faire la queue à la caisse parfois jusqu’à trente minutes, nous ne nous sommes jamais parlés. Et même si chaque matin j’esquisse un début de sourire qui veut dire « Ca va bien, et toi ? », il ne le voit jamais car…

 

Du moment où il embauche jusqu’à l’ouverture du magasin, vont s’écouler 105 minutes durant lesquelles il répète chaque jour les mêmes gestes dans un ordre parfaitement orchestré. Il commence par attacher consciencieusement son scooter, puis vérifie que le réservoir - qu’il remplit d’essence au supermarché à cinq kilomètres de chez lui parce que le litre est 10 centimes moins cher que chez nous et que même s’il doit faire un peu de chemin, il s’y retrouve, à condition d’y aller le moins souvent possible, quitte à frôler la panne sèche, ce qui explique que je ne l’ai jamais comme client - est bien fermé à clef.

 

Il regarde alors, comme il fait tout au long du trajet qui sépare son domicile de la supérette, sur sa montre à cristaux liquides gagnée à l’aide d’une pince molle dans une fête foraine (il a un cousin qui connaît le truc pour gagner un fois sur deux), qu’il n’est pas en retard. Et comme il ne l’était pas il y a 2 minutes quand il m’a fait un signe de tête, pas plus qu’il y a quinze minutes quand il attendait au feu rouge parce qu’il y avait une voiture de police juste derrière lui, ou il y a trente minutes en quittant l’appartement qu’il partage avec ses parents depuis longtemps retraités après avoir mis son bol de chicoré dans l’évier, tout va bien. Il rejoint le magasin par l’entrée du personnel, ouvre son vestiaire et revêt sa blouse grise (excepté le lundi où il la porte sous le bras car sa maman a profité du dimanche, son seul jour de repos, pour la laver, la sécher sur le radiateur en hiver et à la fenêtre en été et la repasser consciencieusement).

 

Même si il sait que le droit l’autorise à mettre sa blouse pendant ses heures travaillées, il préfère se mettre en tenue à 6h55, en allumant les néons dans le magasin, de façon à ressortir pour fumer sa dernière gitane de la matinée, juste avant de réceptionner les cartons de réassort que lui apporte un gros camion aux couleurs de l’enseigne qui l’embauche. Il rentre alors précipitamment pour mettre en rayon chacun des produits en commençant par une vitrine dont il garde jalousement la clef, celle des alcools forts, pour lesquels il se place en expert, après avoir appris toutes les recettes de cocktails, en espérant qu’un jour ses clients lui poseront des questions sur le sujet, alors même que sa religion lui interdit d’en consommer la moindre goutte. Il finit par les fruits et légumes, qu’il préfère garder dans la chambre froide le plus longtemps possible, après avoir rempli consciencieusement le rayon bonbons et biscuits, près de la caisse, qui est celui qui fait le plus de chiffre, en particulier le mercredi quand les mamans n’ont pas d’autre choix que de venir faire les courses avec leur progéniture, pour peu qu’elles aient oublié d’acheter certaines choses la veille.

 

Le magasin ouvre à 8h30 et malgré ses douleurs de dos, il pousse vaillamment la grille de la porte d’entrée, prêt à faire face aux assauts de petits vieux qui attendent depuis déjà quinze minutes, même s’ils connaissent parfaitement les horaires du magasin. Mais il est important pour eux de faire leurs courses aux aurores pour pouvoir retourner au plus vite s’enfermer confortablement dans leur solitude, vers 9h du matin au plus tard, juste après qu’ils soient passés à la caisse que Negroni occupe de l’ouverture jusqu’à midi trente, heure à laquelle son patron prend la relève jusqu’à 20h.

 

Avant cela ce même patron sera venu deux ou trois fois, relever sans le moindre complexe le tarif des articles que nous vendons en commun, pour s’assurer qu’il pratique des prix plus bas (mais pas trop bas), en agrémentant chacune de ses visites d’anecdotes croustillantes concernant Negroni, sur qui je sais tant de chose alors même que je ne le connais que de visu, et que j’appelle ainsi parce que son patron - qui s’amuse tant de la passion de son employé à l’égard des cocktails - malgré tous les détails qu’il ma raconté sur sa vie, ne m’a jamais révélé son nom. J’en arrive à me demander si lui même le connaît puisqu’à chaque fois que je l’ai vu l’interpeler… C’était en le sifflant.

Par la-vie-de-reinette.over-blog.com
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 5 avril 2009 7 05 /04 /Avr /2009 17:56

Plusieurs fois par jour, quand je n’ai pas de client à ma caisse, je saisi le balai brosse, mets de l’eau dans un sceau, rajoute quelques gouttes de produit dégraissant, et vais gratter les taches d’essence et d’huile qui maculent le sol autour des pompes. Elles prennent des formes variées tout droit sorties de dessins d’enfants, d’éléphants hypocéphales, de crocodiles écartelés, d’écureuil à cinq pattes ou de papillons obèses, et souvent, il faut bien le reconnaître, et malgré tous mes efforts d’imagination, de rien du tout. Tandis que je les frotte avec vigueur, je fais porter toute ma concentration sur elles, jusqu’a les faire disparaître peu à peu et redonner à la piste sa couleur d’origine.

 

Je suis souvent interrompu par une voiture, un automobiliste pressé qui souhaite payer sitôt son réservoir rempli, mais lorsque le dernier centimètre carré de la dernière tâche à disparu et que l’eau de mon sceau est devenu si sombre qu’elle parvient à refléter ma tête de poupée comme un miroir, le cœur se met à me battre et je relève les yeux, toujours dans la même direction pour regarder là bas au loin le lego qu’un gamin semble avoir posé sur son circuit de chemin de fer et duquel descendent deux rampes de part et d’autre de la voie. La maisonnette en forme de champignon, qui est traversée par tant de monde sans que personne n’y vive vraiment, à part quelques vagabonds que l’on chasse à la tombée de la nuit, autrement dit au moment où ils ont le plus besoin d’être abrités, a été repeinte récemment et j’avoue me demander qui a donné l’ordre d’un tel désastre.

 

Un quelconque élu pensant, à raison, que sa banlieue est trop terne, et croyant chasser la misère à coup de pinceau, a pris la décision de colorer la partie basse en bleue schtroumpf, et la partie haute en blanc, avec une démarcation hasardeuse en dent de scie, tout autour du bâtiment, qui fait que lorsque le temps est clément, la partie basse de confond avec le ciel, et la partie haute s’en détache légèrement comme un nuage en forme de coquille d’œuf fraichement ouverte par un poussin. Et lorsqu’apparait ce chapeau de Caliméro, je suis saisi d’un certain vague à lame, tant cette vision me rappelle les mercredis après-midi de mon enfance, lorsque ma mère me laissait seule devant la télévision tandis qu’elle allait travailler, et que je pleurais en découvrant les mésaventures du petit poussin noir pour qui tout était « vraiment trop injuste ».

 

Et puis soudain, la scène s’anime, la maison se fait violemment embrocher par un train, qui s’arrête pour déverser des centaines de petits soldats besogneux et repart vers d’autres horizons. Les travailleurs dévalent les deux rampes d’escalier et se séparent pour rentrer chez eux après une nuit de labeur à récurer des bureaux dans des tours arrogantes à des heures où ils ne seront vues de personne, ou à faire rouler des immondices dans des caniveaux pour les faire plonger dans les égouts avant que les bourgeois ne daignent fouler de leurs pieds chaussés de cuir les trottoir immaculés et encore humides, comme si le nettoyage devait être le secret le mieux gardé de notre société.

 

Mais ce flot qui descend de la gare se tarie sérieusement dès que viennent les dimanches et les jours fériés. Alors seules quelques personnes sans but traversent la gare au cours de ces jours moroses. Parmi elles, trois fois l’an, j’aperçois cette forme famélique et titubante déterminée, malgré ses difficultés évidentes à se mouvoir, à rejoindre la station service dans les meilleurs délais et les meilleures conditions. La veuve Clicquot qui me gratifie de sa visite pour noël, pour le lundi de pâques et pour l’armistice du 11 Novembre, ne descend pas du train, elle utilise les escalators pour monter à la gare, qu’elle traverse par la passerelle au dessus de la voie, puis redescend de mon côté. Elle n’est pas sitôt arrivée dans la petite boutique qu’elle se dirige vers l’armoire réfrigérante ou l’attend une bouteille de Champagne bas de gamme dont elle se saisie en pleurnichant déjà.

 

Du Champagne dans le quartier il n’y en a nulle part soit qu’il n’y ait rien à célébrer, soit que les réjouissances se font à la bière. C’est un peu notre particularité de vendre cette boisson de fête alors même que notre centrale d’achat ne la référence pas. Le secret de ce particularisme remonte à plusieurs années : peu de temps après mon arrivée un Directeur de marketing fou a décidé de lancer un jeu, tous les cents clients se voyaient offrir une bouteille. Incapables de comptabiliser notre clientèle, et sans doute peu désireux de le faire, le patron à vite retiré la PLV mettant en avant cette manifestation malheureuse, et a fait main basse sur les caisses de Champagne. Mais lorsqu’est venu pour lui le moment de goutter à ce breuvage, il comprit que les bouteilles étaient tellement mauvaises, qu’il valait mieux les mettre en vente et se faire un peu de « gratte » (le produit n’étant pas référencé, les recettes qu’il génère vont directement dans sa poche).

 

La veuve Clicquot qui écoule à elle seule ce stock à la fraîcheur douteuse, est déjà devant ma caisse, la monnaie dans une main, la bouteille dans l’autre, la couperose sur le visage. Et tandis que je la remercie de sa visite, elle serre un peu plus fort la bouteille qui partout dans le monde est synonyme d’allégresse, et elle éclate en sanglot comme pour anticiper la torture qu’elle s’inflige en ingurgitant ce remède. Elle repart alors dans ses vêtements noirs qui enveloppent à peine sa dépression, et machinalement, sans même qu’aucun client ne soit venue la souiller, je retourne dégraisser la piste.

Par la-vie-de-reinette.over-blog.com
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 6 mai 2009 3 06 /05 /Mai /2009 17:57

Tous les matins à 8h, la porte de la boutique s’ouvre pour laisser passer le faisan. Sa tête oscille d’avant en arrière tandis qu’il traverse les rayons, et que le lecteur optique qui lui sert d’œil enregistre tous les codes barres des articles manquants. Arrivé à ma hauteur, il piaille un vague « bonjour », sans même me regarder, puis entre dans la réserve dont il rechigne à donner la clef, même si, par crainte d’avoir un rayon vide, il finit par me la laisser vers 8h30 avec pour consigne quotidienne de la déposer dans le tiroir caisse en partant.

 

Si les premières semaines passées à la station je m’inquiétais un peu du mépris qu’il témoignait à mon égard, j’ai fini par comprendre qu’il n’était pas assez éveillé à cette heure matinale pour se rendre totalement compte de ma présence, mais qu’il préférait encore faire le réassort en état de quasi somnambulisme, plutôt que de m’attribuer définitivement une clef au cas où je serais prise de la tentation de dévaliser le stock, emportant chez moi des tonnes de gâteaux apéritifs dont je me goinfrerais devant la télé dans un but double : faire des économies sur mon  budget alimentaire et devenir obèse ! Je l’entends ensuite fureter dans le petit local où s’entassent les provisions, sachant qu’il met dans un caddy volé à la supérette d’à côté tout ce qui semble nécessaire pour remettre les rayons à flot.

 

Pourtant, lorsqu’arrive le 5 du mois, et pendant les jours qui suivent, son comportement devient erratique. Lui, si ponctuel en temps normal, arrive avec parfois jusqu’à 30 minutes de retard, au moment ou ma caisse commence à déborder de clients plus pressés les uns que les autres. Il traverse alors la boutique à tire d’aile sans m’adresser un regard et va se réfugier dans sa réserve où il remplit le caddy avec précipitation. Il en sort tout aussi vite, balance les articles dans les rayons sans même s’assurer qu’ils soient correctement rangés, bazarde le chariot dans l’arrière boutique dès qu’il a terminé et me jette la clef allant jusqu’à oublier la ritournelle habituelle. Pour peu que la clientèle me laisse un peu de répits, je peux le regarder s’enfuir vers son nid douillé, montant les marches qui le mènent au premier étage à coup de grandes enjambées - le rez-de-chaussée étant constitué d’un immense garage dont il n’ouvre jamais la porte, peut être parce qu’elle est cassée et que par avarice il ne souhaite pas la faire réparer, à tel point que sa voiture est toujours garée là où il ne faut pas – et s’enfermer jusqu’au lendemain, sachant bien qu’en aucun cas je n’oserais violer son sanctuaire.

 

Ce manège peut s’éterniser quelques jours jusqu’à ce qu’arrive le moment où, faute de client, il est finalement contraint de me faire face. Généralement revêtu des habits les plus ternes qui soient en ma possession, alors que lui affiche en permanence une mise chatoyante, je fonds sur ma proie. Commence alors une étrange parade ou nous nous tournons autour à travers les sillons des rayons, lui feignant de m’ignorer, moi tentant de le coincer dans un coin, et après quelques minutes de ce tango improvisé et pourtant parfaitement coordonné, je lui lâche enfin : « vous n’auriez pas oublié mon chèque par hasard ? »

 

Comme un gibier qui aurait vu la pointe du canon d’un fusil, il tente une dernière esquive, mais en vain car il sait que son heure est venue. Mis sur le grill, il écarquille ses yeux à l’extrême, lève la main vers la crête de cheveux au dessus de son crane et la gratte d’un air étonné avant de se répandre en un « Co co co, comment, je ne vous l’ai pas déjà fait ? » Ce à quoi je réponds, tentant de varier les formules chaque mois, un « Pas depuis plus de trente jours en effet » ou bien « si vous l’avez déjà fait ce n’est vraisemblablement pas à moi » ou encore « pas que mon banquier s’en soit aperçu en tous cas ». Voulant se donner bonne figure devant les personnes qui bourdonnent autour des rayons, il répond alors avec aplomb « Mais ma petite, il faut me le dire quand c’est comme ça, je vais vous le faire sur le champ ». Et il part vers son refuge avec précipitation.

 

A croire que l’expression « sur le champ » n’a pas le même sens dans sa langue et dans la mienne car il faudra encore quelques jours pour que le faisan qui me sert de patron arrive à me remettre le petit rectangle de papier sur lequel je vérifie minutieusement le ridicule du montant. Et sitôt que mon service est terminé, je dépose le chèque à ma banque, sachant qu’il sera crédité dès le lendemain, ce qui me permettra de passer à la laverie et reconstituer ma piètre garde robe, allant même jusqu’à oser porter pendant les deux trois semaines qui viennent, des vêtements de couleur sans avoir trop peur de prendre le risque de les tâcher.

Par la-vie-de-reinette.over-blog.com
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 4 juin 2009 4 04 /06 /Juin /2009 17:58

Tête de sanglier était mon premier client aujourd’hui. Il vient généralement le vendredi, mais comme là on est lundi, je suppose qu’il a consommé plus que d’habitude et que par conséquent il a fait une petite virée ce week end avec son Opel noire. Peut-être s’est-il fait dorer la couenne au soleil avec sa laie et ses deux ou trois marcassins en descendant sur la côte. Il était rouge et de mauvaise humeur et je vois à cela deux raisons : la première est qu’on est lundi et qu’il est dur de se mettre en route pour le travail à 8h30 du matin, en particulier quand on a passé un week-end en famille. Sans doute a-t-il du faire des compromis tout au long de l’excursion : ne pas fumer dans la voiture devant les enfants, mettre une casquette sur sa hure pour ne pas la faire rissoler, ne pas fixer les gros seins de la dame d’à coté, et pire que cela faire semblant de s’intéresser aux mamelles flasques de la mère de ses enfants.

 

La seconde raison, et pas des moindres, tient au fait que c’est la fin du mois. Généralement quand le nombre du jour du mois commence à commencer par trois, les gens deviennent agressifs jusqu’à ce que ce nombre ne redevienne un chiffre, au mois suivant, avec une accalmie quasi-générale quand ce chiffre se rapproche du cinq. Mais pour M. tête de sanglier ce qui est pire que le trois qui annonce la fin du mois, c’est de devoir payer son essence avec un chèque normal. En effet, M. tête de sanglier fait partie de ces rares privilégiés qui bénéficient de chèques carburants, mais lorsque la fin du mois pointe son nez et qu’il ne reste dans le chéquier à l’effigie de la station service qu’une rognure de talon, la tête de sanglier, qui imagine toujours cette source inépuisable, devient rouge (voire écarlate quand il vient un lundi ce qui signifie qu’il a pris le soleil pendant le week-end).

 

Il grommelle alors et farfouille dans sa sacoche en peau de vache faisant mine de ne pas trouver son chéquier classique, qu’il range pourtant consciencieusement dans la poche latérale. Cette fausse recherche a pour résultante inexorable de créer une file d’attente, comme un petit troupeau d’animaux sauvages soufflant et parfois beuglant jusqu’à ce que le sanglier ne remette la pâte sur le précieux chéquier.  Suit alors la recherche du stylo (accroché comme le sait toute personne aillant eu l’occasion de jeter un œil dans le sac en vache, à un anneau de cuir cousu sur la paroi intérieure). Je coupe court à cette quête héroïque du Montblanc en tendant un stylo bille relié à une chainette d’acier elle même sertie dans un pied qui pèse un âne mort dont le but est de dissuader les clients indélicats de partir avec l’ustensile, sitôt que j’ai le dos tourné, au risque de se faire un tour de rein.

 

Il tente alors de me faire répéter la somme à régler, pour gagner du temps dans l’espoir qu’un événement impromptu, comme par exemple le débarquement fort à propos d’une armée de martiens, ne lui permette de s’exonérer de la douloureuse. Je lui indique, d’un geste précis en pointant un index accompagné d’un sourire charmant,  le petit écran de la caisse ou est affichée la somme en chiffres verts depuis maintenant près de 5 minutes. Il secoue alors le stylo, pour faire croire qu’il ne marche pas, et ne prêtant aucune attention au troupeau qui commence à trépigner, dessine, comme un enfant de maternelle découvrant la magie de la peinture à l’eau, les lettres et chiffres qui vont lui permettre de s’acquitter de la dette qu’il vient de contracter en décrochant le pistolet de la pompe à essence.

 

Il détache enfin le chèque avec une lenteur calculée, tandis que la meute entre en ébullition, et me tend le morceau de papier avant de partir sans un mot, sans un regard pour le reste de la clientèle qui elle ne se prive pas de l’arroser de tous les yeux noirs qu’elle possède. La transfiguration habituelle s’opère alors chez le client suivant. Si trente secondes plus tôt il ressemblait à la fusée Ariane au moment de son lancement, quand vient son tour, son courroux s’éteint d’un coup et d’un calme olympien il s’octroie plusieurs minutes pour se demander s’il va prendre des chewing-gums à la menthe bleue ou à la menthe verte avant d’opter finalement pour un petit sapin désodorisant au citron qu’il arborera fièrement au rétroviseur intérieur de sa voiture dès qu’il aura fini de rassembler le nombre suffisant de pièces de 5 centimes pour atteindre la somme due de 48 € 75.

Par la-vie-de-reinette.over-blog.com
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 10 juillet 2009 5 10 /07 /Juil /2009 17:58

De derrière ma caisse je peux observer, lorsqu’il n’y a pas de client, le bâtiment A, une tour de HLM d’un nombre d’étages respectable ou s’entassent au m2 plus de monde que dans un boat-people vietnamien. Comme dans sa sœur de Babel toutes les langues y sont représentées, même si je doute qu’un seul de ses habitants n’ait jamais eu l’ambition de se placer à l’égal de Dieu. Juste à sa gauche, tellement proche qu’en se penchant par leurs fenêtres les habitants pourraient se serrer la main, se trouve le bâtiment B. Et à côté encore, un terrain vague, peuplé de caravanes de gitans entourées de morceaux de ferraille, carcasses de voitures, de caddys, de poussettes, et de tout autre sortes de véhicules ayant perdus leurs roues, comme si l’ensemble avait été déposé là par un violent cyclone.

 

Chaque jour, peu de temps après ma prise de service, les gamins sortent des roulottes pour se chamailler, taper sur le petit dernier au nez toujours morveux, où s’attrouper autour d’un chat mort, renversé au petit matin, dont les entrailles encore fumantes se font expertiser, du bout d’un essuie-glace, par le plus téméraire du groupe autoproclamé médecin légiste. Puis ce sont les femmes qui font leur apparition, la tête enveloppée dans un foulard. Les plus jeunes, celles qui n’ont pas déjà un bébé dans les bras, empoignent un des gosses, d’une façon qui pourrait être aléatoire. Les plus vielles partent seules voutées sous le poids des nourrissons qu’elles ont portés, des journée durant, du temps où elles étaient jeunes.

 

Le petit défilé de matriochka quitte le terrain vague où le bâtiment C n’a jamais poussé à cause du premier choc pétrolier, et passe sous l’autoroute. Elles longent la voie ferrée, pour rejoindre, par tous les moyens qu’elles peuvent trouver, le centre ville, ou chacune dans son secteur elles tendront bientôt la main en espérant que des pièces or et argent, peut-être même des petits morceaux de papier monnaie froissés, viennent s’y déposer. Et c’est en suivant ce cortège que je vois, la petite coccinelle blanche, frappée d’un énorme 23 sur le capot, descendre de l’autoroute par le bretelle qui mène vers la station.

 

Je ne peux m’empêcher alors de penser à une boule de loto qui descendrait de sa rampe pour rejoindre ses 6 sœurs et annoncer à quelques veinards que la bonne fortune a frappé à leur porte. Mais cette boule là n’annonce rien de bon, tout au plus que nous sommes le 10 du mois et qu’il est  presque 9 heures. Tandis qu’elle se rapproche inexorablement de moi, je vois, derrière le volant, la tête flétrie coiffée d’une cloche, ce chapeau que l’on peu poser indifféremment sur le crâne des vieilles filles ou sur les plateaux de fromage pour éviter qu’ils n’exhalent une atroce odeur de moisi. Déjà la cloche est sortie de la voiture et remplit son réservoir, elle est verte olive aujourd’hui.

 

Depuis des années, le 11 de chaque mois, date à laquelle lui est versée sa maigre retraite, Madame La Cloche sonne les 9 heures de la station service pour nourrir sa coccinelle. Et je n’ai pas besoin, tandis qu’elle avance dans la boutique précédée d’un bonjour sec, de regarder le petit écran de ma caisse pour lui annoncer la somme à payer. Du temps du franc, elle en mettait pour 200, et c’est naturellement qu’en 2002 le chiffre a muté en 30. Toutes les inflations du monde ne pourront rien y changer, faute de revalorisation de sa retraite, Mme Lacloche continuera à consommer 30 € de carburant pour se déplacer entre les bornes de plus en plus étroites de son existence que sont les 10 de chaque mois.

 

« Vous maigrissez à vue d’œil », « vous avez l’air fatiguée », « faites quelque chose pour vos cheveux » est le genre de phrases plaisantes dont elle agrémente son règlement en espèce. Un « au revoir » prononcé le dos tourné conclue notre conversation, ou plutôt son monologue, et bientôt, la voiture héritée de son frère - celui qui s’est volontairement asphyxié en laissant tourner le moteur de son véhicule dans le garage fermé le jour où il a réalisé que ses rêves de Paris-Dakar ne se réaliseraient jamais - repart en sens inverse.

 

9, 11, 23 et 30 sont les chiffres mensuels délivrés par cette demoiselle mal embouchée. Et tandis que la boule numéro 23 remonte la rampe en emportant avec elle, une fois de plus, tous mes rêves de richesse, je me persuade qu’un jour viendra où Mme Lacloche, sans même s’en apercevoir, me révèlera enfin les 3 chiffres qui me séparent de la fortune.

Par la-vie-de-reinette.over-blog.com
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Présentation

  • : Le blog d'une caissière de station service
  • Contact

Recherche

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus